The Lazy God                                                                                               H. Ic, 09/2016

 

Avec ses nerfs et ses veines, traversées de courants et de masses sombres, le marbre est sans doute la matière qui ressemble le plus à la chaire vivante. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il orne préférentiellement les chapelles dédiées à la vierge, surtout lorsqu’il prend cette teinte rouge et jaunâtre qui évoquent tellement les fluides corporels. L’image de cette chaire figée pour l’éternité évoque sans comparaison les mystères de l’incarnation. Disposées en coupe symétrique deux à deux, c’est l’intention divine qui se révèle, car le hasard ne fait pas deux fois les choses avec cette élégante complexité. 

 

« Voir » c’est « penser ». L’organe oculaire n’est qu’un capteur primaire. Lorsque je ferme les yeux, je vois des visages et des formes étranges évoluer selon la même arborescence psychique.

L’image est une forme que donne notre cerveau millénaire à l’intégration de pensées multiples parfois contradictoires ou anachroniques. C’est son interprétation qui pose problème et l’approche extérieure échoue à en saisir la motivation profonde. 

 

Linda Carrara ne décrit pas ce qu’elle représente, elle le récrée de l’intérieur. Sa peinture est d’abord une pensée en acte qui s’inscrit d’autant mieux dans l’espace que les artifices à sa disposition sont simples et efficaces. 

Il s’agit d’une économie de moyen en amont du « faire » qui vise à produire l’objet attendu sans effort et sans volonté apparente, dans l’aisance d’une suite naturelle d’avènements. 

« Objet », « effet », « sujet » se confondent dans la matière picturale primaire qui précède la représentation illustrative. En conséquence, tout est forme et tout est signifiant. Vases, branches, parallélépipèdes, comme surfaces, lignes ou tâches sont à la fois concrets et faux. Ils possèdent leur opacité et leur transparence dématérialisée. Chaque objet pictural s’inscrit dans une fausse perspective avec son ombre portée et ses espaces intermédiaires.

Les faux marbres sur papier sont le résultat d’un balayage énergique qui mêle accidentellement des lignes de fusain au medium. Le projet ne vise pas à imiter la surface décorative, mais à produire les conditions d’une matière géologique. La dimension chromatique peut ainsi être abandonnée au gris. 

Dans une série de collages récents, une trace de peinture jaune sortie du tube porte son ombre sur la feuille qui recouvre un support emprunté à un autre peintre. Des effets chromatiques sont découpés et intégrés avec la même facilité que s’ils étaient peints directement. Peinture, collage, vrais et faux objets constituent un vocabulaire harmonique d’apparition plutôt que d’apparence. 

 

Longtemps, la peinture de Linda Carrara s’est emparée d’un genre, la «nature-morte», tombé en désuétude après avoir été investi par la modernité. Peu évalué sur le plan académique, ce genre s’est révélé particulièrement fertile sur celui de l’expérimentation car l’objet comme l’outil est d’abord un concept objectif reconnu par l’esprit humain. Peindre un objet revient donc à peindre un concept de façon concrète et désaffectée.

 

A la fin de sa vie, Giorgio Morandi peint surtout des bouteilles dont la dimension objectale disparait dans la dimension spatiale. Ces formes ne sont plus saisissables par les fonctions du langage usuel. « Contours », « couleurs », « écarts », disparaissent dans l’architecture picturale des « surfaces », « lumières » et « interstices ». Si cet univers déstabilise, c’est qu’il n’est rien de plus abstrait que le réel surinvestit en peinture.

Plus on observe la surface matérielle, et plus se pose la question de ce qu’il y a derrière. Que l’apparence ne soit pas tout et dissimule ce que nous ne voyons pas est sans aucun doute le motif d’une certaine contemplation. 

Lorsque Francis Bacon peint des portraits, il brosse la surface d’une facture énergique qui saisit la peau et les articulations et sans les imiter. Le sens de ces visages indéfinis révèle une dimension spirituelle intangible. 

 

Ainsi procède le démiurge, sans effort et sans volonté, pour qu’advienne le processus d’apparition de la vie qui s’engendre elle-même. La folie, cet écart tellement humain, est le réceptacle des pensées abstraites les moins intelligibles, au plus proche du réel sans être le réel. 

Ainsi la peinture. ..